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Hela, 2727

 

Le martèlement de sa canne ponctuait le déplacement du chirurgien général dans l’immense cathédrale d’acier. Même dans les zones où les moteurs et les mécanismes de traction étaient audibles, on l’entendait arriver bien avant de le voir. Il faisait des pas mesurés, rythmés comme le battement d’un métronome par le tapotement de sa canne à bout ferré. Il avançait avec une lenteur arachnoïde délibérée, afin de laisser aux fouineurs et aux oisifs le temps de se disperser. Il sentait parfois peser sur lui le regard d’observateurs dissimulés derrière des piliers métalliques ou des grilles, qui se croyaient invisibles. Mais, le plus souvent, il avait l’absolue certitude d’effectuer ses rondes sans être épié. Après toutes ces longues années passées au service de Quaiche, c’était devenu très clair pour le peuple de la cathédrale : les affaires de Grelier ne regardaient pas les curieux.

Parfois, pourtant, ceux qui fuyaient devant lui le faisaient pour un autre motif qu’un souci de discrétion.

Il arriva à un escalier en colimaçon, un squelette de fer hélicoïdal plongeant dans les profondeurs de la Puissance Motrice. L’escalier vibrait comme un diapason. Soit il faisait écho à la trépidation des machines, soit quelqu’un venait de l’emprunter pour fuir devant Grelier.

Il se pencha par-dessus la rambarde et jeta un coup d’œil dans l’escalier en tire-bouchon. Deux révolutions plus bas, des doigts boudinés glissaient précipitamment sur la rampe. Très probablement son homme.

Grelier souleva en fredonnant le loquet de la grille qui interdisait l’accès de l’escalier. Il la referma du bout pointu de sa canne et descendit lentement, en prenant son temps, laissant l’écho de chacun de ses pas s’estomper avant de mettre le pied sur la marche suivante, le tap, tap, tap de sa canne contre les montants du garde-corps faisant savoir à l’homme qu’il arrivait, et que toute tentative de fuite était vaine. Grelier connaissait intimement les entrailles de la Puissance Motrice – comme tous les coins et recoins de chacune des sections de la cathédrale, d’ailleurs. Il avait verrouillé l’accès à tous les autres escaliers. C’était la dernière issue vers les niveaux supérieurs ou inférieurs, et il prendrait soin de refermer ce passage-là une fois arrivé en bas. Sa lourde mallette médicale heurtait sa cuisse à chaque pas, en parfait synchronisme avec le tapotement de sa canne.

Au fur et à mesure qu’il descendait, le chant des machines s’amplifiait. Ces mécanismes d’horlogerie étaient distinctement audibles dans toutes les parties de la cathédrale où régnait le silence, mais dans les niveaux supérieurs le bruit des moteurs et des systèmes de traction rivalisait avec la musique d’orgue et les chants permanents du chœur. L’esprit filtrait rapidement cette faible composante du fond sonore.

Ce n’était pas le cas ici. Grelier entendait claquer et s’entrechoquer les énormes vérins articulés et les roues excentriques. Il entendait le gémissement strident des turbines, qui le faisait grincer des dents. Il entendait glisser des pistons, s’ouvrir et se refermer des valves, pépier des relais, et les voix étouffées du personnel technique.

Il descendait, sa canne dans une main, sa trousse médicale dans l’autre.

Il arriva au niveau inférieur de l’escalier en spirale. La porte grinça sur ses gonds : le loquet n’était même pas mis. Quelqu’un était passé par là. Quelqu’un qui semblait plutôt pressé. Il referma la porte derrière lui et la verrouilla avec sa clé de la Tour de l’Horloge, empêchant quiconque de remonter de ce niveau. Puis il repartit du même pas mesuré, sa trousse médicale à la main.

Grelier regarda autour de lui. Il n’y avait aucun signe du fugitif, mais il y avait beaucoup d’endroits où un homme pouvait se dissimuler. Grelier n’était pas inquiet : il était sûr de trouver le fugitif aux doigts boudinés. Il pouvait prendre le temps de regarder autour de lui, de faire une petite pause dans la routine habituelle. Il ne descendait pas si souvent à ce niveau, et l’endroit l’impressionnait toujours.

La Puissance Motrice était l’un des plus vastes espaces de la cathédrale. Elle occupait à vrai dire toute la base de la structure mouvante, qui faisait deux cents mètres de longueur. C’était un hall de cent mètres de largeur et cinquante mètres de hauteur. Les machines occupaient la majeure partie de ce volume, en dehors d’un espace entourant les murs et d’un vide d’une douzaine de mètres environ sous le magnifique plafond voûté. La machinerie était énorme : ce n’était pas l’immensité impersonnelle, abstraite, des moteurs des engins spatiaux ; elle avait quelque chose de plus intime et donc de plus personnellement menaçant. Les moteurs de vaisseaux spatiaux étaient gigantesques et bureaucratiques : ils ignoraient superbement les êtres humains. À la moindre erreur, ceux-ci cessaient simplement d’exister, annihilés en un pénible instant. Alors que les machines de la Puissance Motrice, pour gigantesques qu’elles fussent, avaient encore une dimension humaine et étaient susceptibles de remarquer les hommes. Ceux qui se mettaient sur son chemin risquaient de se faire écraser ou blesser.

Et ce ne serait ni instantané, ni sans douleur.

Grelier appuya le bout de sa canne sur la carapace vert pâle d’une turbine, sentit la puissante vibration des énergies captives. Il pensa aux lames qui tournaient, alimentées par la vapeur surchauffée du réacteur atomique. Il suffirait d’une paille dans l’acier de l’une des lames pour que la turbine vole en éclats, déchiquetant en un mortel tourbillon quiconque se trouverait dans un rayon de cinquante mètres. Ça se produisait parfois ; il descendait alors pour nettoyer le gâchis. Tout ça était plutôt excitant, en réalité.

La centrale électrique – le réacteur nucléaire de la cathédrale – était la plus grosse machine du hall. C’était un dôme vert bouteille, situé à l’arrière de la salle. Tout ce qu’on pouvait en dire, c’était qu’il marchait et qu’il ne coûtait pas cher. Il n’y avait pas de combustible nucléaire dans le sous-sol d’Hela, mais les Ultras en fournissaient tant et plus. C’était sale et dangereux, peut-être, mais plus économique que l’antimatière, et moins compliqué à gérer que les centrales à fusion. Ils avaient fait leurs calculs : raffiner la glace locale pour obtenir le carburant nécessaire à la fusion aurait exigé une usine de retraitement aussi vaste que la Puissance Motrice tout entière. Or la cathédrale avait déjà atteint la taille critique, compte tenu des dimensions de la Voie et de l’Escalier du Diable. D’ailleurs, le réacteur fonctionnait et fournissait toute l’énergie nécessaire à la cathédrale, et les gars qui s’en occupaient ne tombaient pas malades si souvent que ça.

Du sommet du réacteur jaillissait un faisceau de tuyaux de vapeur à haute pression. Les intestins d’argent étincelant traversaient la salle en décrivant des courbes en épingle à cheveux et des angles droits inexplicables. Ils alimentaient trente-deux turbines, empilées les unes sur les autres en deux rangées de huit. Cette masse bourdonnante était entourée de passerelles, de coursives d’inspection, de galeries d’accès, d’échelles et de monte-charge. Les turbines étaient des dynamos qui convertissaient la vapeur sous pression en courant électrique. Elles alimentaient vingt-quatre moteurs – deux rangées de douze – juchés sur les turbines, qui convertissaient à leur tour le courant électrique en énergie mécanique, actionnant les grands mécanismes à vérins et à pistons qui propulsaient la cathédrale sur la Voie. À tout moment, seuls dix sur douze des moteurs d’un des côtés fonctionnaient : la paire restante était au repos, prête à être connectée si un autre moteur, ou un ensemble de moteurs, avait besoin d’être déconnecté pour entretien.

Les mécanismes proprement dits sortaient des moteurs par le haut et rejoignaient les parois latérales. Ils les traversaient par des joints résistants à la pression, positionnés avec précision aux points d’équilibre des tiges d’accouplement principales. Grelier comprenait que les joints posaient des problèmes : ils fuyaient constamment et il fallait sans arrêt les remplacer. Mais, d’une façon ou d’une autre, il fallait bien que le mouvement mécanique généré par la Puissance Motrice soit transmis dans le vide, au-delà des murs.

Au-dessus de lui, avec une lenteur onirique, les barres d’accouplement décrivaient un mouvement de va-et-vient, montant et descendant par vagues orchestrées, partant de l’avant du hall et allant vers l’arrière. Une organisation complexe de vilebrequins et d’engrenages reliait les tiges les unes aux autres, synchronisant leurs mouvements. Des passerelles aériennes sillonnaient l’espace entre les énormes poutrelles métalliques, permettant aux ouvriers de lubrifier les joints et d’inspecter les points d’usure. C’était un travail risqué : un moment d’inattention, et le mécanisme serait lubrifié – mais pas comme il fallait.

La Puissance Motrice ne se réduisait évidemment pas à cela. C’était bien davantage. Elle comportait même une petite fonderie, qui tournait nuit et jour pour fabriquer des pièces de rechange. Les plus gros composants étaient faits dans l’usine du Bord de la Voie, mais leur acheminement prenait du temps. Les artisans de la Puissance Motrice étaient très fiers de l’ingéniosité dont ils savaient faire preuve quand il s’agissait de procéder à une réparation rapide, ou d’adapter une pièce à une fonction autre que celle pour laquelle elle avait été initialement prévue. Ils savaient qu’une seule chose comptait : que la cathédrale continue à avancer, quoi qu’il arrive. On ne leur demandait pas la lune : il suffisait qu’elle avance à un tiers de mètre à la seconde. Un enfant à quatre pattes aurait rampé plus vite que ça. Le problème, ce n’était pas la vitesse ; c’était que la cathédrale ne s’arrête jamais. Jamais.

— Chirurgien général, je peux vous aider ?

Grelier leva les yeux : quelqu’un le regardait, cramponné à la rambarde d’une des passerelles. L’homme portait la combinaison grise de la Puissance Motrice, un mouchoir sale autour du cou, et il avait des gants gigantesques. Son crâne rasé en forme d’obus était bleuté. Glaur, l’un des chefs d’équipe.

— Vous pourriez descendre un instant ? appela Grelier.

Glaur disparut immédiatement, au bout de la passerelle, dans le magma de machines. Grelier attendit qu’il le rejoigne en tapotant distraitement le caillebotis métallique du sol avec sa canne.

— Il y a un problème ? demanda Glaur en arrivant.

— Je cherche quelqu’un, répondit Grelier. Je n’ai pas besoin de vous dire pourquoi. Il ne travaille pas ici. Vous n’avez vu personne ?

— Qui ça, par exemple ?

— Le chef de chœur. Je suis sûr que vous le connaissez. Un homme aux grosses mains boudinées.

Glaur regarda les tiges d’accouplement qui battaient lentement l’air. Leur mouvement rappelait celui des avirons des galères bibliques, manœuvrées par des centaines d’esclaves. Grelier se dit que Glaur aurait mieux fait de rester là-haut, à surveiller les dangers potentiels de toute cette ferraille en mouvement, plutôt que de surfer dans les profondeurs de la cathédrale, sur des courants politiques aussi traîtres que mouvants.

— J’ai bien vu quelqu’un traverser le hall, il y a quelques minutes, répondit Glaur.

— Il avait l’air un peu pressé, hein ?

— J’ai pensé qu’il travaillait pour la Tour de l’Horloge.

— Non. Vous avez une idée de l’endroit où il pourrait se trouver, maintenant ?

Glaur parcourut les environs du regard.

— Il a pu prendre l’un des escaliers qui remontent vers les niveaux principaux.

— C’est peu probable. Je pense plutôt qu’il est encore ici. Dans quelle direction allait-il quand vous l’avez vu ?

— Il allait vers le réacteur, répondit l’homme avec une hésitation qui n’échappa pas à Grelier.

— Merci, fit Grelier en frappant vivement le sol avec sa canne.

Il le planta là.

Le chef d’équipe avait fini de lui être utile pour le moment.

Il suivit sa proie vers le réacteur. Il résista à la tentation de presser le pas, conservant son allure de promenade, tapotant sa canne par terre ou sur toutes les surfaces sonores qui se présentaient à lui. De temps en temps, il passait sur une vitre grillagée et prenait le temps de regarder le sol défiler, vingt mètres en dessous de lui. La cathédrale avançait avec la stabilité du roc, la marche saccadée de ses vingt pieds transformée en un mouvement fluide grâce à l’habileté d’ingénieurs comme Glaur.

Le dôme vert du réacteur apparut devant lui, avec ses hublots de verre foncé lourdement rivetés et sa couronne de passerelles. Il entrevit une manche qui disparaissait au détour de la seconde passerelle en partant du sol.

— Salut ! appela Grelier. Vous êtes là. Vaustad ? Je voudrais vous dire deux mots.

Pas de réponse. Grelier fit lentement le tour du réacteur. Un bruit de pas précipités se fit entendre au-dessus de lui. Il eut un sourire, déconcerté par la stupidité de Vaustad. Il y avait une centaine de cachettes possibles dans la salle de traction. Mais un instinct simiesque avait poussé le maître de chœur à remonter vers un cul-de-sac.

Le pied de l’échelle était défendu par une grille. Grelier la verrouilla derrière lui, posa sa trousse médicale par terre, coinça sa canne sous son bras et entama l’ascension, barreau après barreau, jusqu’à la première passerelle.

Rien que pour achever d’énerver Vaustad, il en fit tout le tour en fredonnant, regarda par-dessus la rambarde d’où il dominait le hall, tapota avec sa canne les parois bombées du réacteur, le verre noir des hublots d’inspection. Le verre lui rappelait le vitrail de la façade, avec ses éclats pareils à du goudron, et il se demanda fugitivement s’il était fait du même matériau.

Enfin, il avait des problèmes autrement importants à régler.

Il retourna vers l’échelle et monta vers le niveau suivant. Il entendit détaler à nouveau ce pathétique rat de laboratoire.

— Vaustad ? Soyez gentil et descendez, d’accord ? Ce sera fini en un clin d’œil.

La passerelle métallique lui transmit un martèlement de pas qui se répercuta autour du réacteur.

— Alors il va falloir que je vienne vous chercher, hmm ?

Il refit le tour du réacteur, cette fois au niveau des barres d’accouplement qui fouettaient l’air comme des lames de ciseaux. Il n’y avait personne à proximité, sinon – tout en bas – les techniciens de Glaur, qui allaient et venaient entre les machines mouvantes, huilant, vérifiant. Ainsi vus en raccourci, ils avaient l’air à la fois prisonniers dedans et magiquement indemnes.

L’ourlet d’une jambe de pantalon disparut au détour de la coursive. Le rythme des pas s’accéléra. Grelier s’arrêta avec un sourire et se pencha sur la rambarde. Il était tout près… Il tourna le pommeau de sa canne d’un quart de tour.

— En haut ou en bas ? murmura-t-il. En haut ou en bas ?

Ce fut vers le haut. Il entendit le claquement des pas qui montaient vers la passerelle supérieure. Grelier ne savait pas s’il devait s’en réjouir ou le regretter. Si le type avait choisi de descendre, la chasse aurait été terminée. Il aurait trouvé l’issue bloquée, et Grelier n’aurait pas de mal à le pacifier avec sa canne puis à lui injecter la dose contenue dans le pommeau. Rapide, efficace, mais pas très amusant.

Au moins, là, il en avait pour son argent. Le résultat final serait le même : l’homme était acculé, il n’avait pas d’issue possible. Grelier n’aurait qu’à l’effleurer avec le bout de sa canne pour le réduire à l’état de pâte à modeler. Restait le problème de lui faire descendre l’échelle, certes, mais l’un des gars de Glaur pourrait l’aider.

Grelier monta au niveau supérieur. Étant située plus haut sur le dôme du réacteur, cette passerelle était évidemment moins longue que les deux du bas. Il n’y en avait plus qu’une seule, au sommet de la coupole, à laquelle on accédait par une rampe en pente douce. Vaustad gravissait la rampe.

— Vous ne pouvez pas vous échapper, dit le chirurgien général. Redescendez et j’oublierai tout ça.

Tu parles, qu’il l’oublierait. Mais Vaustad ne pouvait plus entendre raison, de toute façon. Arrivé tout en haut, il prit le temps de se retourner vers son poursuivant. C’était un homme aux petites jambes dodues et à la face lunaire. Grelier le tenait. Il le tenait depuis le début, d’ailleurs.

— Vous ne m’aurez pas ! hurla Vaustad. Fichez-moi la paix, espèce de goule assoiffée de sang !

— Cause toujours, fit Grelier avec un sourire patient, en tapotant la rambarde avec sa canne tout en commençant à gravir la rampe.

— Vous ne m’aurez pas, fit Vaustad. J’en ai assez ! Trop de cauchemars.

— Allons, allons. Une petite piqûre et ce sera fini.

Vaustad agrippa l’un des tuyaux de métal étincelant qui partaient du sommet du dôme et en faisaient le tour. Il commença à ramper dessus en s’agrippant aux côtes de métal des tuyaux. Il avançait, pas très vite, pas très gracieusement, mais il avançait, régulièrement, méthodiquement. Avait-il prévu cela ? Grelier se le demanda. Il avait eu tort d’oublier les tuyaux de vapeur.

Mais où espérait-il aller ? Les tuyaux retournaient le long de la coursive, vers les turbines et les moteurs. C’était futile. Ça ne faisait que prolonger la poursuite.

Grelier arriva au sommet du dôme. Vaustad était à un mètre environ au-dessus de sa tête. Il leva la canne, essayant d’atteindre ses talons. Sans succès ; il était trop haut. Grelier tourna le pommeau de la canne d’un autre quart de tour, augmentant la puissance d’ankylose, et effleura les tuyaux. Vaustad poussa un jappement mais continua à avancer. Un autre quart de tour : puissance maximale, décharge presque mortelle. Il toucha la paroi métallique avec le bout de la canne et regarda Vaustad se cramponner convulsivement au tuyau. Le bonhomme serra les dents, gémit, mais tint bon.

Grelier lâcha sa canne. Il avait épuisé sa charge. Soudain, ça ne se passait pas exactement comme il l’avait prévu.

— Mais où allez-vous ? demanda Grelier d’un ton badin. Allez, descendez, ça va mal finir.

Vaustad ne répondit pas et continua à ramper.

— Ça va mal finir, répéta Grelier.

Vaustad était arrivé au point où son tuyau s’incurvait et redevenait horizontal pour repartir à travers le hall vers les turbines. Grelier s’attendait à ce qu’il s’arrête au coude, ne pouvant aller plus loin, mais Vaustad se tortilla, réussit à négocier le virage et se retrouva sur la surface supérieure du tuyau, les bras et les jambes enroulés autour. Tout ça à trente mètres au-dessus du sol.

Le spectacle avait attiré un petit public. Une douzaine d’hommes les lorgnaient, plantés au milieu du hall. D’autres avaient arrêté de travailler, parmi les barres de couplage.

— Retournez à vos postes ! lança Grelier. Ordre de la Tour de l’Horloge !

Les ouvriers s’éparpillèrent, mais Grelier était bien conscient que la plupart continuaient à les regarder du coin de l’œil. La situation en était-elle arrivée au point où il serait obligé de demander des renforts au ministère du Sang ? Pourvu que non… C’était une question d’honneur personnel. Il tenait à régler ses problèmes tout seul. Mais le cas Vaustad commençait à sentir mauvais.

Le gaillard avait parcouru une dizaine de mètres à l’horizontale et se retrouvait au-delà du périmètre du réacteur. Il n’y avait plus que le vide en dessous de lui. La gravité d’Hela était faible, mais il avait peu de chances de survivre à une chute de trente mètres sur une surface dure.

Grelier regarda ce qui l’attendait un peu plus loin. Le tuyau était soutenu, à partir du plafond, par des câbles métalliques ancrés à des sortes de côtes renforcées. Le câble le plus proche était à environ cinq mètres devant Vaustad. Il ne pourrait jamais le contourner.

— Très bien, fit Grelier en élevant la voix pour se faire entendre malgré le vacarme de la machinerie. Vous avez fait ce que vous pouviez. Tout le monde s’est bien amusé. Maintenant, faites demi-tour, et parlons raisonnablement.

Mais Vaustad ne voulait pas entendre raison. Il était arrivé au câble de soutènement et il essayait de se faufiler de l’autre côté en déplaçant son poids latéralement, sur le tuyau. Grelier le regardait avec la certitude paralysante que Vaustad n’allait pas s’en sortir. Ç’aurait été un exercice difficile pour un jeune homme agile, et Vaustad n’était ni jeune ni agile. Il était enroulé autour de l’obstacle, une jambe pendouillant inutilement sur le côté, l’autre essayant de faire contrepoids, une main sur le support de métal, l’autre farfouillant à la recherche d’une prise de l’autre côté. Il se pencha pour l’atteindre… et glissa, ses deux jambes s’écartant du tuyau. Il resta accroché là, une main supportant tout son poids, l’autre battant inutilement le vide.

— Ne bougez plus ! appela Grelier. Restez tranquille et tout ira bien. Vous pouvez tenir jusqu’à ce que nous arrivions, si vous arrêtez de gesticuler !

Encore une fois, un jeune homme leste aurait pu se cramponner, même d’une seule main, en attendant l’arrivée des secours. Mais Vaustad était un gros bonhomme mou, qui n’avait jamais fait d’exercice.

Grelier regarda la main de Vaustad glisser sur le support métallique. Il le regarda tomber sur le sol de la salle de traction, s’y écraser avec un choc sourd qui fut étouffé par le vacarme ambiant. Il n’eut pas un cri, pas un hoquet de peur. Les yeux de Vaustad étaient fermés, mais, à en juger par l’expression de son visage retourné, il était vraisemblablement mort sur le coup.

Grelier récupéra sa canne, la coinça sous son bras et redescendit par la série de rampes et d’échelles. Arrivé au pied du réacteur, il récupéra sa trousse médicale et déverrouilla la grille d’accès. Le temps qu’il arrive auprès de Vaustad, une demi-douzaine d’hommes étaient massés autour du corps. Il envisagea de les disperser, puis se ravisa. Qu’ils regardent. Qu’ils voient ce qui arrivait quand on refusait d’obéir au ministère du Sang.

Il s’agenouilla auprès de Vaustad et ouvrit sa trousse médicale. Plus personne ne bougeait. La trousse était divisée en deux compartiments. Le plateau supérieur contenait des seringues pleines d’un liquide rouge : des doses de rappel, fournies par le ministère du Sang, étiquetées en fonction de leur groupe sanguin et de leur souche virale. L’une d’elles était destinée à Vaustad. Elle trouverait un autre destinataire.

Il remonta la manche de Vaustad. Sentait-il un faible pouls ? Ça aurait facilité l’opération. Il n’était jamais facile de prélever le sang d’un mort. Même d’un cadavre tout frais.

Il fouilla dans l’autre compartiment, qui contenait les seringues vides. Il en leva une dans la lumière, symboliquement.

— Loué soit le Seigneur, dit-il. Le Seigneur donne…

Il enfonça l’aiguille dans l’une des veines de Vaustad et tira sur le piston.

— … et parfois, hélas, le Seigneur reprend…

Il remplit trois seringues avant de s’estimer satisfait.

 

 

Grelier referma le loquet de l’escalier en colimaçon derrière lui. Tout compte fait, il appréciait d’échapper au calme agressif de la salle de traction. Il avait parfois l’impression que c’était une cathédrale à l’intérieur d’une cathédrale, avec ses règles non écrites. Il avait un certain pouvoir sur les gens, mais là, en bas, parmi les machines, il n’était pas dans son élément. Même s’il avait sauvé la face avec Vaustad, ce qui n’était pas certain, personne n’était dupe. On savait bien qu’il n’était pas venu lui prendre du sang, mais lui en donner.

Avant de remonter, il s’arrêta à l’un des postes de communications et appela une équipe du ministère du Sang pour s’occuper du corps. Il devrait répondre à certaines questions, mais ce n’était pas ça qui l’empêcherait de dormir.

Grelier reprit la direction de la Tour de l’Horloge en passant par la nef principale. Il n’était pas particulièrement pressé de voir Quaiche, après le fiasco Vaustad. De plus, il avait l’habitude de faire au moins un tour de la salle avant de remonter ou de redescendre. C’était l’espace le plus vaste de la cathédrale, et le seul – en dehors de la salle de traction – où il arrivait à échapper au léger sentiment de claustrophobie qu’il éprouvait dans toutes les autres parties de la structure mouvante.

La nef avait été modifiée et agrandie plusieurs fois, au fur et à mesure que la cathédrale proprement dite atteignait sa taille actuelle. Son histoire n’était pas évidente pour un œil profane, à présent, mais Grelier, qui avait vécu la plupart des changements, voyait ce qui aurait pu échapper aux autres : les légères cicatrices aux endroits où les parois intérieures avaient été enlevées ou déplacées, la ligne de marée qui marquait l’emplacement du plafond originel, beaucoup plus bas. Trente ou quarante ans avaient passé depuis la construction de l’actuel – ce qui avait été un exercice titanesque dans l’environnement sans air d’Hela, d’autant que l’ancien espace était resté en activité pendant les travaux, et que la cathédrale n’avait évidemment pas cessé d’avancer pendant tout ce temps. Et pourtant, le chœur n’avait pas manqué une note pendant tout le remodelage, et il n’y avait eu que très peu de morts dans l’équipe de construction.

Grelier s’arrêta un moment devant l’un des vitraux du côté droit de la nef. Le vitrail montait à une douzaine de mètres au-dessus de lui. Il était encadré par une série d’arches de pierre et surmonté, tout en haut, par un autre vitrail en forme de rosace. Le squelette architectural de la cathédrale, la coque extérieure et les mécanismes de traction étaient essentiellement composés de métal, par force, mais l’intérieur était revêtu sur presque toute sa surface d’une mince couche de maçonnerie décorative. Une partie était faite à partir de minéraux trouvés sur Hela, mais le reste – les pierres à la subtile teinte de biscuit et les marbres blancs et roses, ravissants – avait été importé par les Ultras. Certaines des pierres, disait-on, venaient de cathédrales de la Terre. Grelier en doutait fortement : il estimait plus que vraisemblable qu’ils venaient de l’astéroïde le plus proche. Il en allait de même avec les saintes reliques placées dans des niches éclairées par des cierges. Personne ne savait au juste de quand elles dataient, si elles avaient été faites à la main par des artisans médiévaux ou moulées dans les nanoforges des usines.

Il ne se souciait guère, pour l’heure, de la provenance des pierres qui l’entouraient. Le vitrail était de toute beauté. Quand la lumière était bonne, non seulement il brillait dans toute sa gloire, mais il éclaboussait de cette gloire tout ceux qui se trouvaient à l’intérieur de la nef. Les détails du vitrail importaient peu – il aurait encore été beau si les petits bouts de verre coloré, à l’épreuve du vide, avaient été disposés selon des schémas kaléidoscopiques, aléatoires – mais Grelier en remarqua particulièrement l’imagerie. Elle changeait de temps en temps, suivant les désirs de Quaiche en personne. Quand il avait du mal à déchiffrer ses états d’âme – ce qui était de plus en plus fréquent –, les vitraux en offraient une vision parallèle.

Par exemple, la dernière fois qu’il avait regardé le vitrail, il représentait Haldora : une vue stylisée de la géante gazeuse rendue en fragments tournoyants ocre et fauve sur un fond bleu piqueté de points jaunes représentant les étoiles environnantes. Au premier plan, un paysage rocheux était évoqué en écailles noires et blanches, qui contrastaient avec la forme dorée du vaisseau de Quaiche écrasé parmi les blocs de pierre. Quaiche en personne était représenté hors de son vaisseau, en robe et barbu, agenouillé par terre et levant une main implorante vers les cieux. Avant ça, Grelier se souvenait que le vitrail montrait la cathédrale en train de descendre la rampe en zigzag de l’Escalier du Diable tel un petit voilier secoué par la tempête, comme toutes les autres cathédrales qui la suivaient, Haldora planant dans le ciel juste au-dessus.

Avant ça, même s’il n’en était plus très sûr, il croyait se rappeler qu’il s’agissait d’une variation plus modeste sur le thème du vaisseau échoué.

Les images que le vitrail montrait à présent étaient assez claires, mais leur signification pour Quaiche était beaucoup plus difficile à apprécier. La rosace représentait la face rayée, familière, d’Haldora. En dessous se trouvaient quelques mètres de ciel piqueté d’étoiles, d’une couleur allant d’un dégradé de bleu profond au doré. La majeure partie de la hauteur du vitrail était occupée par une cathédrale d’une taille impressionnante, un assemblage vertigineux de flèches ornées de bannières et d’arcs-boutants, de lignes de perspective convergentes, montrant clairement que la cathédrale était immédiatement en dessous d’Haldora. Tant mieux : le but d’une cathédrale était précisément de rester juste sous la géante gazeuse. Mais la cathédrale représentée là était manifestement plus vaste qu’aucune de celles qu’on trouvait sur la Voie Permanente ; on aurait dit une véritable citadelle. Et – à moins que Grelier ne se trompe – elle était représentée sous la forme d’une excroissance du paysage rocheux environnant, comme si elle avait des fondations et non des mécanismes de traction. Il n’y avait aucun signe de la Voie Permanente.

Le vitrail l’intriguait. Quaiche, qui déterminait l’imagerie des vitraux, était généralement très basique dans ses choix. Les scènes pouvaient être outrancières, voire complètement irréalistes – Quaiche hors de son vaisseau, sans scaphandre pressurisé par exemple –, mais elles conservaient au moins une relation avec les événements réels. Or le contenu de l’actuel vitrail évoquait une métaphore préoccupante. Il ne manquait plus que ça : que Quaiche se mette à parler par métaphores. Mais que pouvait-il déduire d’autre de l’immense cathédrale rivée au sol ? Peut-être symbolisait-elle la fixité, l’immuabilité de la foi de Quaiche.

Bon, se dit Grelier, tu crois que tu arrives encore à le déchiffrer. D’accord. Et si les messages deviennent de plus en plus brumeux ?

Il secoua la tête et poursuivit son chemin. Il traversa tout le mur gauche de la cathédrale sans remarquer d’autres étrangetés parmi les vitraux. C’était tout de même un soulagement. Le nouveau dessin se révélerait peut-être n’être qu’une aberration temporaire, et la vie continuerait normalement.

Il se déplaça vers l’avant de la cathédrale, dans l’ombre du vitrail noir. Les morceaux de verre étaient invisibles ; il ne voyait que les arcs et les piliers fantomatiques de la maçonnerie qui les supportait. Le dessin de ce vitrail avait indéniablement changé depuis la dernière fois qu’il l’avait vu.

Il retourna vers le côté droit, parcourut la moitié de la longueur de la nef et se retrouva au pied de la Tour de l’Horloge.

Je ne peux pas traîner davantage, se dit-il.

 

 

Dès qu’elle eut regagné sa cabine dans la caravane, Rashmika ouvrit la lettre, brisant le sceau déjà fragilisé. Le papier s’ouvrit de lui-même. Un papier de bonne qualité : épais et crémeux, meilleur que tout ce qu’elle avait jamais vu dans les malterres. Couvert d’une écriture enfantine mais nette.

Elle la reconnut tout de suite.

 

Chère Rashmika,

Je te demande pardon de ne pas t’avoir fait signe pendant si longtemps. J’ai entendu ton nom aux nouvelles de la région de Vigrid. On disait que tu étais partie de la maison. J’ai l’impression que tu vas essayer de me retrouver, de découvrir ce qui m’est arrivé depuis ma dernière lettre. Quand j’ai appris qu’il y avait une caravane qui venait vers la Voie, une caravane que tu aurais pu prendre avec un peu d’aide, j’ai été sûr que tu serais dedans. Je me suis renseigné, j’ai trouvé les noms des passagers, et c’est pour ça que je t’écris cette lettre.

Je sais que tu vas trouver bizarre que je ne vous aie pas écrit depuis si longtemps, à la famille ou à toi. Mais les choses ont changé, et ça n’aurait pas été bien. Tu avais absolument raison. Ils ne m’ont pas dit la vérité, au début. Dès que je suis arrivé à la Voie, ils m’ont donné le sang du doyen. Je suis sûr que tu l’avais compris à partir des lettres que j’ai commencé à t’envoyer. Au début, j’étais en colère, mais tout est pour le mieux, je le sais, maintenant. Ce qui est fait est fait, et s’ils avaient été honnêtes, rien de tout ça ne serait arrivé. C’est pour mon bien qu’ils m’ont menti. Je suis heureux, maintenant, heureux comme je ne l’ai jamais été. J’ai trouvé un but dans la vie, un dessein qui me dépasse. Je sens l’amour du doyen, et l’amour du Créateur, au-delà du doyen. Je ne m’attends pas à ce que tu le comprennes, Rashmika, ou à ce que ça te plaise. C’est pour ça que j’ai cessé d’écrire à la maison. Je ne voulais pas mentir, et comme je ne voulais faire de peine à personne, il valait mieux que je ne dise rien.

C’est gentil et courageux de ta part de venir me chercher. C’est plus important pour moi que tu ne peux l’imaginer. Mais tu dois rentrer, maintenant, avant que je ne te fasse encore du mal. Fais ça pour moi : rentre à la maison, aux malterres, et dis-leur que je suis heureux et que je les aime. Ils me manquent terriblement, mais je ne regrette pas ce que j’ai fait. Je t’en prie. Fais ça pour moi, tu veux bien ? Et sache que je t’aime aussi. Souviens-toi de moi tel que j’étais, ton frère, pas comme je suis devenu. Et tout ira pour le mieux.

Avec tout mon amour,

Ton frère,

Harbin Els

 

Rashmika relut la lettre, à la recherche d’un sens caché, et la reposa. Elle la referma, mais le sceau ne collait plus.

 

 

Grelier aimait la vue. C’était à peu près tout ce qu’il aimait, d’ailleurs. Le donjon de Quaiche était une mansarde garnie de vitraux, située tout en haut de la Tour de l’Horloge, deux cents mètres au-dessus de la surface d’Hela. De ce point de vue privilégié, on y voyait à près de vingt kilomètres à la ronde, et les cathédrales posées sur la Voie semblaient être de jolis bibelots. Il n’y en avait que quelques-unes vers l’avant, mais vers l’arrière elles s’étendaient jusqu’à l’horizon. Les pointes des flèches étincelaient dans le lointain avec la netteté irréelle des objets placés dans le vide, piégeant le regard, donnant l’illusion d’être beaucoup plus proches qu’elles ne l’étaient en réalité. Grelier se souvint que certaines de ces flèches étaient à près de quarante kilomètres de là. Il leur faudrait une trentaine d’heures pour arriver à l’endroit où se trouvait à présent la Morwenna – près d’une journée sur Hela. Et certaines cathédrales étaient si loin qu’on ne voyait même pas leurs flèches.

Le donjon était une pièce hexagonale, avec de hautes fenêtres en verre armé sur les six côtés. Les lames métalliques des jalousies pouvaient s’orienter à tout moment, sur un ordre de Quaiche, obstruant la lumière dans toutes les directions. Pour le moment, la pièce était complètement illuminée, et des bandes de lumière et d’ombre rayaient l’intérieur. Elle était pleine de miroirs posés sur des sellettes, placés selon des angles soigneusement calculés. Quand Grelier entra, son propre reflet brisé en mille morceaux lui parvint d’un millier de directions.

Il plaça sa canne dans un râtelier, près de la porte.

En dehors de Grelier, il n’y avait que deux personnes dans la pièce. Il y avait Quaiche, comme d’habitude, allongé dans l’alcôve baroque de son lit médicalisé. C’était une créature spectrale, ratatinée, qui paraissait moins concrète dans la pleine lumière du jour que dans les ténèbres crépusculaires du donjon. Il portait des lunettes noires, trop grandes pour lui, qui accentuaient la pâleur morbide et la fragilité de son visage. Le lit ruminait tout seul, émettant des bourdonnements, des cliquetis et des gargouillis pensifs, délivrant occasionnellement une dose d’on ne savait quoi à son patient. La plupart des processus médicaux répugnants se déroulaient sous la couverture écarlate qui recouvrait sa forme squelettique jusqu’à la cage thoracique, mais de temps en temps une giclée d’un produit vert fluo ou bleu électrique, qu’on ne risquait pas de confondre avec du sang en tout cas, faisait palpiter l’un des cathéters qui plongeaient dans ses avant-bras ou à la base de son crâne. Il n’avait pas l’air en forme. Et les apparences, dans son cas, n’étaient pas trompeuses.

Même si, se dit Grelier, Quaiche était dans cet état depuis des dizaines d’années. C’était un très vieil homme, qui repoussait les bornes des techniques de prolongation de la vie. Avec lui, la limite semblait toujours légèrement hors d’atteinte, comme si mourir était un seuil qu’il n’avait plus l’énergie de franchir.

Grelier se souvint qu’ils avaient tous les deux à peu près le même âge physiologique quand ils servaient Jasmina, à bord de l’Ascension Gnostique. Maintenant, Quaiche était de loin le plus vieux, car il avait vécu la totalité des dernières cent douze années de temps planétaire. Alors que Grelier n’avait passé que trente de ces années à l’état de veille. Leur arrangement était assez simple, et très avantageux pour Grelier.

« Je ne vous aime pas vraiment, lui avait dit Quaiche, sur l’Ascension Gnostique. Au cas où ce ne serait pas encore évident pour vous.

— Je pense avoir reçu le message, avait répondu Grelier.

— Mais j’ai besoin de vous. Vous m’êtes utile. Je ne veux pas mourir ici. Pas tout de suite.

— Et Jasmina ?

— Oh, vous trouverez bien quelque chose. Elle a besoin de vous pour ses clones, après tout. »

C’était peu après le sauvetage de Quaiche, sur Hela. Dès qu’elle avait reçu les informations concernant le pont, Jasmina avait fait demi-tour. L’Ascension Gnostique était rentré dans le système de 107 Piscium et s’était placé en orbite autour d’Hela. Il n’y avait plus de pièges à la surface : les investigations avaient montré, par la suite, que Quaiche avait déclenché les trois seules sentinelles de la lune, des sentinelles placées là et oubliées au moins un siècle auparavant, lors d’une découverte antérieure, désormais oubliée, du pont.

En réalité, ce n’était pas tout à fait vrai. Il y avait bel et bien une autre sentinelle. Mais ça, Quaiche était seul à le savoir.

Assommé par ce qu’il avait vu et par ce qui lui était arrivé – le miracle de son sauvetage, indissociable de cette horreur, la mort atroce de Morwenna –, Quaiche était devenu fou. C’était le point de vue de Grelier, du moins, et rien au cours des cent douze dernières années ne l’avait fait changer d’avis. Ces dramatiques événements, et la présence dans le sang de Quaiche d’un virus qui altérait la perception, l’avaient fait sombrer dans une douce folie. Il avait encore une sorte de prise sur la réalité, il comprenait encore ce qui se passait autour de lui – c’était toujours un brillant manipulateur –, mais il voyait le monde à travers un brouillard de mysticisme. Il s’était sanctifié lui-même.

La raison disait à Quaiche que sa ferveur était due au virus qu’il avait dans le sang. Mais il savait aussi qu’il avait été sauvé à cause d’un événement authentiquement miraculeux. Les enregistrements télémétriques du Dominatrix étaient clairs : son signal de détresse avait été intercepté parce que, l’espace d’une fraction de seconde, Haldora avait cessé d’exister. En réponse à ce signal, le Dominatrix s’était précipité vers Hela, dans l’espoir de le sauver avant qu’il ne manque d’air.

Le vaisseau n’avait fait que son devoir en se ruant vers Hela à l’accélération maximale, ignorant les limitations qu’il se serait imposées si Quaiche avait été à bord. Mais la morne intelligence de sa sous-persona avait négligé de prendre Morwenna en considération.

Quand Quaiche avait réussi à se frayer un chemin à bord, la poupée d’acier était silencieuse. Plus tard, désespéré – une partie de lui sachant déjà que Morwenna était morte –, il avait découpé l’épais métal du scaphandre. Il avait plongé les mains à l’intérieur, caressé en sanglotant l’atroce pulpe rouge qui coulait entre ses doigts.

Même les parties métalliques de son corps avaient été broyées.

Quaiche avait donc survécu, mais à quel prix ? Les différentes possibilités qui s’offraient à lui à ce stade paraissaient assez simples. Il aurait pu trouver un moyen de renoncer à sa foi, subir une thérapie qui aurait lavé toute trace de virus de son sang. Il aurait alors dû trouver une explication rationnelle, laïque, à ce qui lui était arrivé. Et accepter que, bien qu’il ait été sauvé par ce qui paraissait être un miracle, Morwenna – la seule femme qu’il avait vraiment aimée – était partie à jamais, et qu’elle était morte pour qu’il puisse vivre.

L’autre solution – la voie qu’il avait finalement choisie – était celle de l’acceptation. S’abandonner à la foi, reconnaître qu’il y avait bel et bien eu un miracle. Dans cette perspective, la présence du virus n’avait été qu’un catalyseur. Il l’avait poussé vers la foi, lui avait fait ressentir la Sainte Présence. Mais sur Hela, alors que le temps passait, il avait éprouvé des émotions plus profondes et plus fortes que toutes celles que le virus lui avait jamais procurées. Le virus s’était peut-être contenté de le rendre plus réceptif à un état préexistant. Pour artificiel qu’il soit, peut-être n’avait-il fait que lui permettre de capter un signal réel, même faible ?

Dans ce cas, tout prenait un sens. Le pont voulait dire quelque chose. Il avait assisté à un miracle, il avait imploré le salut, et il lui avait été accordé. Et la mort de Morwenna devait avoir une fonction inexplicable, mais bénéfique en fin de compte, dans un plan général plus vaste dont Quaiche n’était qu’une petite partie palpitante, à peine consciente.

« Je dois rester ici, avait-il annoncé à Grelier. Je dois rester sur Hela jusqu’à ce que j’aie la réponse. Jusqu’à ce qu’elle me soit révélée. »

C’était ce qu’il avait dit : « qu’elle me soit révélée ».

« Vous ne pouvez pas rester ici, avait répondu Grelier, avec un sourire.

— Je trouverai le moyen.

— Elle ne vous laissera pas faire. »

Alors, Quaiche avait fait à Grelier une proposition qu’il aurait eu du mal à refuser. La reine Jasmina était une maîtresse imprévisible. Ses humeurs, même après ces années de service, lui demeuraient largement opaques. Sa relation avec elle était caractérisée par la peur intense de lui déplaire.

« À long terme, elle aura votre peau, lui avait dit Quaiche. C’est une Ultra. Vous n’arriverez jamais à la comprendre, vous ne pouvez anticiper ses pensées. Pour elle, vous n’êtes qu’un meuble. Vous répondez à un besoin, mais vous n’êtes pas irremplaçable. Alors que moi je suis comme vous, un humain standard, et en même temps un réprouvé de la société standard. Elle l’a bien dit, du reste : nous avons beaucoup en commun.

— Moins que vous ne pensez.

— Nous n’avons pas besoin de nous adorer, avait répondu Quaiche. Il nous suffirait de travailler ensemble.

— Et qu’y aurait-il pour moi dans le deal ? avait demandé Grelier.

— D’abord, je ne lui révélerais pas votre petit secret. Eh oui, je suis au courant. C’est l’une des dernières choses que Morwenna avait découvertes avant que Jasmina l’enferme dans le scaphandre. »

Grelier l’avait regardé plus attentivement.

« Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

— Je veux parler de la fabrique de corps, avait répondu Quaiche. Votre petit problème d’offre et de demande. Il ne s’agit pas seulement de répondre au besoin insatiable de Jasmina en nouveaux corps frais, n’est-ce pas ? Il en faut aussi pour vous. Vous les aimez petits, pas tout à fait développés. Vous les tirez des cuves avant qu’ils n’arrivent à l’âge adulte, parfois même avant que ce ne soient tout à fait des enfants – et vous leur faites des choses. De très, très vilaines choses. Puis vous les remettez dans les cuves, et vous racontez qu’ils n’étaient pas viables.

— Ils n’ont pas de conscience, avait objecté Grelier, comme si c’était une excuse. Bon, et alors, qu’est-ce que c’est ? Du chantage ?

— Non, juste une incitation. Aidez-moi à me débarrasser de Jasmina, aidez-moi à faire deux ou trois autres choses, et je veillerai à ce que personne ne soit jamais au courant, pour la fabrique. »

Grelier avait répondu tout bas :

« Et pour mes besoins ?

— On trouvera bien une solution, si c’est la seule chose qui vous empêcherait de travailler pour moi.

— Pourquoi préférerais-je vous avoir pour maître au lieu de Jasmina ? Vous êtes aussi dingues l’un que l’autre.

— Peut-être, avait répondu Quaiche. La différence, c’est que je ne suis pas un meurtrier. Réfléchissez-y. »

Grelier avait réfléchi, et il avait vite décidé que son intérêt à court terme se trouvait hors de l’Ascension Gnostique. Il allait coopérer avec Quaiche dans l’immédiat, et il finirait bien par trouver mieux – ou plutôt moins contraignant.

Un siècle plus tard, il était encore là. Il avait monstrueusement sous-estimé sa propre faiblesse. En fait, avec les Ultras et leurs vaisseaux bourrés de vieux caissons de cryosomnie brinquebalants, Quaiche avait trouvé le moyen idéal pour garder Grelier à son service.

Sauf que, au début de leur association, Grelier ignorait ce qui l’attendait.

Ils avaient commencé par ourdir la chute de Jasmina. Ils avaient mis sur pied un plan en trois étapes, chacune requérant la plus grande prudence. S’ils avaient été découverts, ils l’auraient payé cher, mais – Grelier en était sûr à présent – pas un instant elle n’avait soupçonné que les deux anciens rivaux avaient fait alliance pour comploter contre elle.

Ça ne voulait pas dire que les choses s’étaient passées tout à fait comme ils l’avaient prévu.

Ils avaient d’abord établi une base sur Hela, avec des modules d’habitation, des capteurs et des rovers de surface. Quelques Ultras avaient tenté de s’y installer, mais ils n’avaient pas réussi à surmonter leur aversion instinctive pour les environnements planétaires. Ils s’étaient sentis trop mal à l’aise et n’avaient eu de cesse de regagner leur vaisseau. Alors que Grelier et Quaiche avaient vu là le moyen idéal pour renforcer leur improbable alliance. Ils avaient même fait une découverte remarquable, qui avait favorisé l’avancement de leur cause. Lors de leurs premières reconnaissances hors de la base, effectuées sous l’œil de Jasmina, ils avaient trouvé les toutes premières reliques shifteuses. Maintenant, au moins, ils avaient une idée de ceux qui avaient fait le pont.

La seconde phase de leur plan avait consisté à fragiliser Jasmina : un jeu d’enfant pour Grelier, qui avait la haute main sur la fabrique de corps. Il avait trafiqué les clones, ralentissant leur développement, déclenchant des anomalies et des malformations. Ne pouvant plus s’infliger les doses régulières de souffrance qui l’ancraient dans la réalité, Jasmina s’était repliée sur elle-même. Son jugement s’était altéré et elle avait perdu toute prise sur les événements.

C’est alors qu’ils avaient entamé la troisième phase : la rébellion. Ils avaient l’intention de provoquer une mutinerie, de prendre le contrôle de l’Ascension Gnostique. Quelques Ultras – des ex-amis de Morwenna – avaient témoigné une certaine sympathie à Quaiche. Au cours de leurs explorations d’Hela, Quaiche et Grelier avaient localisé une quatrième sentinelle, encore opérationnelle, du type de celle qui avait abattu la Fille du Nécrophage. L’idée était d’attirer l’Ascension Gnostique à portée de cette sentinelle. En temps normal, Jasmina aurait veillé à ce que son vaisseau reste à des années-lumière d’un endroit comme Hela. Mais son jugement étant profondément brouillé, la vue du pont et la découverte des vestiges shifteurs l’avaient emporté sur son instinct viscéral.

Il était prévu que la sentinelle occasionne au vaisseau des dégâts superficiels, mais néanmoins suffisants pour provoquer la panique et la confusion parmi l’équipage, de sorte que l’Ascension Gnostique soit prête à tomber aux mains des mutins.

Ça n’avait pas marché. La sentinelle avait frappé plus fort qu’ils ne l’escomptaient, infligeant au vaisseau des dégâts mortels, étendus. Le vaisseau avait explosé, des ondes de destruction balbutiantes s’étendant à partir des points d’impact de la coque jusqu’aux propulsions conjoineurs. Deux nouveaux soleils éclatants avaient brillé dans le ciel d’Hela. Quand la lumière s’était éteinte, il ne restait plus rien de Jasmina – ni du gigantesque gobe-lumen qui les avait amenés là.

Quaiche et Grelier étaient échoués sur Hela, tels des naufragés dans l’océan de l’espace.

Mais ils n’étaient pas condamnés. La base devait leur permettre de survivre pendant des années. Avec les rovers, ils avaient exploré la surface et réuni des vestiges de Shifteurs, qu’ils avaient essayé de rassembler afin de former des spécimens cohérents – sans jamais y arriver. Pour Quaiche, c’était devenu une obsession. Au-dessus de lui, l’énigme d’Haldora. En dessous, le puzzle taxinomique affolant des Shifteurs. Il s’était jeté à corps perdu dans les deux mystères, sachant que, d’une façon ou d’une autre, ils étaient liés, et qu’en trouvant la réponse il comprendrait pourquoi il avait été sauvé et Morwenna sacrifiée. Il s’était mis à croire que les énigmes étaient des épreuves envoyées par Dieu, et qu’il était le seul à pouvoir les résoudre.

Une année avait passé, puis une autre. En faisant le tour d’Hela avec les rovers, ils avaient tracé une piste grossière, mieux définie à chaque tour. Ils avaient fait des détours vers le nord et le sud, s’écartant de l’équateur vers les endroits où la concentration de vestiges shifteurs était la plus importante. Ils y avaient fait creuser des mines et des galeries, récoltant sans cesse davantage de pièces du puzzle. Mais ils retournaient toujours vers l’équateur pour réfléchir à ce qu’ils avaient trouvé.

Et puis un jour, au cours de la seconde ou de la troisième année, Quaiche avait eu une nouvelle révélation : il devait assister à une autre éclipse.

« Si ça se reproduit, il faut que je sois là pour le voir, avait-il annoncé à Grelier.

— Mais si ça se reproduit comme ça, sans raison particulière, ce sera la preuve que ce n’était pas un miracle.

— Non, avait répondu Quaiche avec emphase. Si ça se produit une deuxième fois, je saurai que Dieu voulait que j’y assiste, pour une raison précise : pour qu’il n’y ait pas de doute dans mon esprit. Cela s’est déjà produit. »

Grelier avait décidé d’entrer dans son jeu.

« Vous avez les données télémétriques du Dominatrix. Elles confirment déjà la disparition d’Haldora. Ça ne vous suffit pas ? »

Quaiche avait écarté son argument d’un revers de main.

« Des nombres dans des fichiers électroniques. Je ne l’ai pas vue de mes propres yeux. Ça ne veut rien dire pour moi.

— Alors il faudra que vous observiez Haldora continuellement. Enfin, avait précipitamment ajouté Grelier, jusqu’à sa prochaine éclipse. Mais combien de temps a-t-elle duré, la dernière fois ? Moins d’une seconde ? Un clin d’œil, à peine ? Et si vous la ratiez ?

— Il faudra que je fasse en sorte de ne pas la manquer.

— Pendant la moitié de l’année, vous ne pouvez même pas la voir, objecta Grelier en balayant le ciel d’un geste du bras. Elle monte et redescend…

— Seulement si on ne la suit pas. Nous avons fait le tour d’Hela en trois mois, la première fois que nous avons essayé. En moins de deux, la seconde fois. Aller encore plus lentement, afin de ne pas quitter Haldora de vue, ne poserait aucun problème. Nous pourrions suivre l’équateur à une vitesse telle qu’elle soit toujours au-dessus de nous. Seul le paysage changerait. »

Grelier avait secoué la tête, sidéré.

« Vous avez déjà réfléchi à tout ça.

— Ce n’était pas difficile. Nous allons lier les rovers les uns aux autres afin de constituer une plateforme d’observation itinérante.

— Mais il faut bien dormir… Et comment empêcher les clignements d’yeux ?

— C’est vous le docteur, avait répondu Quaiche. À vous de trouver la solution. »

La solution, il l’avait bel et bien trouvée. Le sommeil pouvait être banni à l’aide de drogues et de neurochirurgie, plus quelques dialyses pour éliminer les toxines dues à la fatigue. Il avait aussi trouvé un remède aux clignements d’yeux.

« C’est quand même un paradoxe, avait observé Grelier. C’est la torture qu’elle vous réservait, quand elle vous menaçait de vous emprisonner dans la poupée d’acier : vous offrir une vision immuable, éternellement identique. Et voilà que c’est ce que vous recherchez.

— La situation a changé », avait répondu Quaiche.

Et Grelier était là, debout dans ce donjon, des années plus tard. Pour lui, le passage du temps se résumait à une série de clichés épisodiques, parce qu’il ne sortait de cryosomnie que lorsque Quaiche avait absolument besoin de lui. Il se souvenait de la première circumnavigation au cours de laquelle ils étaient restés à la hauteur d’Haldora, les rovers attachés les uns aux autres comme pour former un radeau. Un ou deux ans plus tard, un autre vaisseau était arrivé : des Ultras, attirés par le lointain éclair d’énergie provoqué par l’explosion de l’Ascension Gnostique. Ils étaient intrigués – mais prudents, naturellement. Ils avaient laissé leur vaisseau à distance respectable, et envoyé des émissaires dans des appareils dont la perte ne serait pas irréparable. Quaiche avait fait du troc avec eux, obtenant des pièces et des services contre des reliques shifteuses.

Dix ou vingt ans après ce premier échange, un autre vaisseau était arrivé ; tout aussi méfiant, et tout aussi avide d’échanges. Les reliques shifteuses étaient exactement ce que le marché recherchait. Et cette fois, le vaisseau était prêt à offrir plus que des composants : il transportait, dans ses soutes, des dormeurs cryonisés, des immigrants venus d’une colonie dont ni Quaiche ni Grelier n’avaient jamais entendu parler. Le mystère d’Hela – les rumeurs de miracle – les avait attirés par-delà les années-lumière.

Quaiche avait ses premiers disciples.

Des milliers d’autres les avaient suivis. Puis des dizaines et des centaines de milliers. Pour les Ultras, Hela était devenue une halte lucrative dans un réseau commercial fragile, diffus. Les mondes noyaux, les anciennes places commerciales, étaient maintenant hors de portée, frappés par la Peste et la guerre. Et, plus récemment, par un fléau encore plus redoutable peut-être. C’était difficile à dire : très peu de vaisseaux revenaient de ces endroits vers Hela. Mais quand ils le faisaient, ils apportaient avec eux des histoires confuses de choses émergeant de l’espace interstellaire, des mécaniques sauvages, implacables et incroyablement anciennes, qui déchiquetaient les mondes, se gorgeant de vie organique, alors qu’elles n’étaient pas elles-mêmes plus vivantes que des pendules ou des planétaires. Ceux qui venaient vers Hela, maintenant, ne venaient pas seulement assister aux éclipses miraculeuses, mais parce qu’ils croyaient que la fin des temps était proche, et qu’Hela était un point culminant, un endroit de pèlerinage final.

Les Ultras les transportaient comme des marchandises, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, et affectaient de se désintéresser de la situation locale, en dehors de sa valeur commerciale immédiate. C’était peut-être vrai pour certains d’entre eux, mais Grelier connaissait les Ultras mieux que la plupart des gens, et il lui semblait bien avoir vu, ces derniers temps, une drôle de lueur dans leurs yeux – une peur qui n’avait rien à voir avec l’amenuisement de leurs marges bénéficiaires, et beaucoup avec leur propre survie. Ils avaient aussi vu des choses, se disait-il. Peut-être des visions : des fantômes errant à la marge de l’espace humain. Pendant des années, ils les avaient chassés de leur esprit comme si ce n’étaient que des légendes colportées par des voyageurs crédules, mais, à présent que les nouvelles des mondes noyaux cessaient d’arriver, ils commençaient à se poser des questions.

Il y avait des Ultras sur Hela, maintenant. Conformément aux ternies de l’échange, leurs gobe-lumen et leurs vaisseaux spatiaux n’étaient pas autorisés à se rapprocher d’Haldora ou de sa lune habitée ; ils se réunissaient dans un essaim-parking, à la limite du système, envoyant de plus petites navettes vers Hela. Les représentants des églises inspectaient ces navettes, s’assuraient qu’elles ne transportaient pas d’appareils d’enregistrement ou de scanners pointés vers Haldora. C’était plus symbolique qu’autre chose, et il ne leur aurait pas été difficile de contrevenir à ces mesures, mais les Ultras faisaient preuve d’une complaisance étonnante. Ils étaient prêts à jouer le jeu, pour l’amour du bizness.

 

 

L’autre personne présente quand Grelier arriva dans le donjon était un Ultra, venu négocier avec Quaiche.

— Merci de votre temps, capitaine, dit ce dernier, fantôme de voix montant en spirales grisâtres de son lit médicalisé.

— Je regrette que nous n’ayons pu trouver un terrain d’entente, répondit l’Ultra. Mais vous comprendrez que la sécurité de mon vaisseau soit ma priorité absolue. Nous savons tous ce qui est arrivé à l’Ascension Gnostique.

Quaiche écarta vaguement ses mains squelettiques dans un geste compatissant.

— Une affaire terrible. J’ai eu de la chance de m’en sortir vivant.

— C’est ce que nous avons compris.

Le lit s’inclina vers Grelier.

— Chirurgien général Grelier… Je vous présente le capitaine Basquiat, du gobe-lumen Fiancée du Vent.

Grelier inclina poliment la tête en direction du visiteur, il avait vu des Ultras plus extrêmes, mais celui-là était quand même assez bizarre et dérangeant, selon les critères standard. Il était pâle et mince, comme un insecte desséché, décoloré par les intempéries. Il était maintenu debout dans un exosquelette rouge sang orné de lis argentés. Un très gros papillon de nuit planait devant son visage, comme pour l’éventer.

— Tout le plaisir est pour moi, répondit Grelier en posant sa trousse médicale avec sa cargaison de seringues pleines de sang. J’espère que vous appréciez votre séjour sur Hela.

— Notre visite a été très fructueuse, chirurgien général. Nous ne pouvons accéder aux derniers souhaits du doyen Quaiche, mais en dehors de cela, je pense que les deux parties sont satisfaites des négociations.

— Et l’autre petite affaire dont nous avons parlé ? demanda Quaiche.

— Les victimes cryonisées ? Oui, nous avons près de deux douzaines de cas de mort cérébrale. En d’autres temps, nous aurions pu restaurer leur structure neurale avec les médechines appropriées, mais ce n’est plus possible, hélas.

— Nous serions ravis de vous débarrasser de ces légumes, répondit Grelier. Ça libérerait des places pour les vivants.

L’Ultra chassa le papillon de ses lèvres.

— Vous en faites quelque chose de particulier ?

— Le chirurgien général s’intéresse aux cas de ce genre, répondit Quaiche sans laisser le temps à Grelier de répondre. Il aime tenter des procédures de réinscription neurale expérimentales. Pas vrai, Grelier ? fit-il en détournant rapidement le regard. Bon, capitaine, vous avez besoin d’aide pour regagner votre bâtiment ?

— Pas que je sache, merci.

Grelier détourna la tête de la vitre qui donnait vers l’est. Sur la piste d’atterrissage, au bout du toit crénelé de la salle principale, était garée une petite navette d’un jaune verdâtre. On aurait dit un phalène.

— Je vous souhaite bon retour à l’essaim-parking, capitaine. Nous attendons le transfert des caissons renfermant ces malheureuses victimes. C’était un plaisir de traiter avec vous.

Le capitaine tourna les talons et s’apprêtait à quitter la pièce lorsqu’il s’arrêta net. Il vient de remarquer la poupée d’acier, se dit Grelier. Elle était toujours là, dressée dans un coin de la pièce tel un hôte silencieux. Le capitaine la regarda un instant, son papillon de nuit décrivant des orbites fluctuantes autour de sa tête, et poursuivit son chemin. Il ne pouvait imaginer la terrible signification qu’elle revêtait pour Quaiche : c’était le lieu du dernier repos de Morwenna, et un immuable rappel de ce que la première éclipse lui avait coûté.

Grelier attendit d’être sûr que l’Ultra était bien parti.

— Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? demanda-t-il. La petite chose qu’il ne pouvait faire pour vous ?

— Les négociations habituelles, répondit Quaiche, comme s’il était au-dessus de ces trivialités. Enfin, vous pouvez vous estimer heureux : vous allez les avoir, vos légumes. Bon alors, ce ministère du Sang ? Comment ça s’est passé ?

— Attendez un peu, fit Grelier en s’approchant d’un mur.

Il actionna une manette de laiton, refermant les lamelles des jalousies de telle sorte qu’elles ne laissent filtrer que de minces rayons lumineux, puis il se pencha sur Quaiche et lui ôta ses lunettes. Quaiche avait coutume de les garder pendant ses négociations : en partie pour se protéger les yeux de la lumière, et aussi parce que sans elles il n’offrait pas un spectacle agréable. Ce qui était précisément la raison pour laquelle il décidait parfois de les ôter.

Elles dissimulaient une fine monture fixée à sa peau comme une seconde paire de lunettes. Chacun de ses yeux était entouré par un cercle hérissé de crochets retournés vers l’intérieur afin d’empêcher ses paupières de se refermer. De petits vaporisateurs incrustés dans cette monture lui humectaient les yeux toutes les deux ou trois minutes. Il aurait été plus simple, lui avait dit Grelier, de lui enlever directement les paupières, mais Quaiche avait un penchant pour la pénitence aussi abrupt que l’Escalier du Diable, et l’inconfort que lui procurait la monture lui convenait. C’était un rappel constant de l’obligation de vigilance, s’il ne voulait pas risquer de manquer une disparition.

Grelier prit des cotons-tiges dans une armoire à pharmacie et nettoya les chassies autour des yeux de Quaiche.

— Alors, Grelier, ce ministère du Sang ?

— J’y arrive. Dites-moi d’abord ce que vous avez demandé à cet Ultra. Pourquoi vouliez-vous qu’il rapproche son vaisseau d’Hela ?

Les pupilles de Quaiche se dilatèrent visiblement.

— Pourquoi pensez-vous que c’est ce que je lui ai demandé ?

— C’était bien ça, non ? Sinon, pourquoi aurait-il dit que c’était trop dangereux ?

— Vous faites beaucoup de suppositions, Grelier.

Le chirurgien général finit de le nettoyer, puis remit les lunettes en place.

— Pourquoi voulez-vous que les Ultras se rapprochent, tout d’un coup ? Pendant des années, vous vous êtes bagarré pour tenir ces salauds à distance, et maintenant vous voudriez qu’un de leurs vaisseaux s’installe sur le pas de votre porte ?

La silhouette allongée dans le lit médicalisé poussa un soupir. Il avait plus de substance dans le noir. Grelier rouvrit les jalousies et constata que la navette vert-jaune avait quitté le terrain d’atterrissage.

— Ce n’était qu’une idée, dit Quaiche.

— Quel genre d’idée ?

— Vous avez vu comme les Ultras étaient nerveux, dernièrement. Je leur fais de moins en moins confiance. Basquiat m’a fait l’impression d’un type avec qui on pouvait s’entendre. J’espérais que nous pourrions parvenir à un arrangement.

— Mais quel genre d’arrangement ? insista Grelier en remettant les cotons-tiges dans le placard.

— Un accord de protection, fit Quaiche. Amener un groupe d’Ultras ici pour tenir les autres au large.

— C’est de la folie, commenta Grelier.

— Une assurance, rectifia son maître. Enfin, de toute façon, ils ne sont pas intéressés. Ils ont trop peur d’approcher leur vaisseau d’Hela. Cet endroit les effraie autant qu’il les attire, Grelier.

— Il y en aura d’autres.

— Peut-être…

Quaiche donnait l’impression que toute l’affaire l’ennuyait suprêmement, que ce n’était qu’un caprice de milieu de matinée qu’il regrettait déjà.

— Alors, vous vouliez que je vous parle du ministère du Sang, reprit Grelier en s’agenouillant pour ramasser sa mallette. Ça n’est pas allé tout seul, mais j’ai prélevé le sang de Vaustad.

— Le maître de chœur ? Vous n’étiez pas censé l’inoculer ?

— Un petit changement de plan.

Le ministère du Sang était l’organisme de la Tour de l’Horloge qui s’occupait de la préservation, de l’enrichissement et de la dissémination des innombrables souches virales tirées de l’infection originelle de Quaiche. Presque tous ceux qui travaillaient dans la cathédrale avaient un peu de Quaiche dans les veines. Son virus avait traversé les générations, mutant et se mélangeant avec d’autres souches amenées sur Hela. Il en résultait une profusion chaotique d’effets possibles. Beaucoup d’églises s’étaient fondées sur de subtiles variantes doctrinales de la souche originelle. Certaines avaient même été, en un certain sens, causées par elles. Le ministère du Sang s’efforçait d’apprivoiser le chaos, d’isoler les souches efficaces et pures sur le plan doctrinal, et d’amoindrir les autres. Des individus comme Vaustad servaient souvent de cobayes pour tester les virus nouvellement isolés. Les souches qui se révélaient porteuses d’effets secondaires indésirables, psychotiques ou autres, étaient éliminées. Vaustad avait joué son rôle de cobaye un temps, mais il avait de plus en plus peur après chaque nouvelle batterie de tests.

— J’espère que vous savez ce que vous faites, reprit Quaiche. Écoutez, Grelier, j’ai besoin du ministère du Sang, et plus que jamais. Je suis en train de perdre la foi.

En effet, la foi de Quaiche était sujette à d’horribles hiatus. Il avait développé une immunité à la souche originelle du virus, celle qui l’avait contaminé avant qu’il n’embarque à bord de l’Ascension Gnostique. L’une des principales tâches du ministère du Sang était d’isoler les nouvelles souches mutantes encore susceptibles d’avoir un effet sur lui. Grelier ne se promenait pas avec des pancartes pour le dire, mais il avait de plus en plus de mal à en trouver.

Quaiche était actuellement en état de manque. En dehors de ses crises, il ne parlait jamais des moments où il perdait la foi. Elle était là, elle faisait partie intégrante de lui. Ce n’était que pendant les hiatus qu’il arrivait à y penser comme à une chose d’origine chimique. Ces interludes inquiétaient toujours Grelier. Quand Quaiche était en proie à ces conflits intérieurs, il devenait rigoureusement imprévisible. Grelier pensa à nouveau au vitrail énigmatique qu’il avait vu en bas, et se demanda s’il pouvait y avoir un lien.

— Vous serez bientôt remis sur pied, dit-il.

— Tant mieux. Il le faut. Il y a des problèmes en perspective, Grelier. Des éboulis de glace bloquent la Voie dans la chaîne de Gullveig. Il nous incombe de les déblayer, comme toujours. Mais même avec le Feu Céleste, je crains que nous ne prenions du retard sur Haldora.

— Nous le rattraperons. Nous y arrivons toujours.

— Il se pourrait que nous soyons obligés de prendre des mesures drastiques si le retard devenait inacceptable. Je veux que la Puissance Motrice se tienne prête, quoi que je lui demande… même l’impensable.

Le lit changea à nouveau d’orientation, son reflet se rompant et se reformant dans les miroirs en lente rotation. Ils étaient réglés pour guider la lumière d’Haldora dans le champ visuel de Quaiche : où qu’il soit assis, il la voyait de ses propres yeux.

— L’impensable, Grelier, répéta-t-il. Vous savez ce que je veux dire, n’est-ce pas ?

— Je crois, répondit Grelier.

Et puis il pensa à du sang, à des ponts, et aussi à la fille qu’il amenait à la cathédrale, et il se demanda si peut-être – mais peut-être seulement – il n’avait pas donné le coup d’envoi d’une succession d’événements qu’il ne pourrait plus contrôler.

Il ne le fera pas, se dit-il. Il est dingue, d’accord, mais pas à ce point. Pas assez dingue pour faire emprunter le pont à la Morwenna, pour tenter de lui faire franchir le Gouffre de l’Absolution.

Le Gouffre de l'Absolution
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